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Les écrivains du « Je »

 

Comme nombre de gens de lettres, les Français se livrent au plaisir du journal intime. Et, grâce à Internet, ils ne sont plus seuls à le lire…

Des « journaux intimes », sur Canal +, avait promis la chaîne cryptée. Attendre si tard pour tomber sur des courts-métrages pornos – dont l’un, HPG, sa vie, son oeuvre, relève de la psychopathologie criminelle – il y aurait comme une escroquerie au Petit Robert.

Pour attirer le chaland, l’expression « journal intime » serait aujourd’hui furieusement tendance. Michel Polac, Marc-Edouard Nabe, Renaud Camus, Françoise Giroud, Jean Chalon, Michel del Castillo, Jean-Louis Kuffer, Maurice Dantec et bien d’autres notoriétés viennent de publier le leur – intime mais pas secret …

Mais, grâce au travail acharné d’un universitaire, Philippe Lejeune, ego-historien passionné d’autobiographies et de chroniques intimes, c’est aussi le journal personnel des obscurs, des sans-grade, qui émerge aujourd’hui en pleine lumière. En dix ans, entre 1988 et 1998, le nombre de « diaristes » serait passé de 7 à 8%.

Le ministère de la Culture estime même à 10% le pourcentage de Français de plus de 15 ans qui ont écrit ou écrivent un journal. Aux élites intellectuelles qui déplorent la perte de l’écrit chez les nouvelles générations, les chiffres apportent un démenti flagrant: le journal intime se porte bien.

Et, contrairement encore aux poncifs, les nouvelles technologies sont venues au secours de ceux qu’un cahier ou que leur graphie rebutait. Avec l’ordinateur, une nouvelle population d’écrivains du moi est apparue.

Les écrivains du 'je'Après Cher Cahier, en 1989, Philippe Lejeune vient de publier Cher Ecran au Seuil. Il y raconte un an d’enquête auprès de ceux qui ont préféré le tapuscrit au manuscrit. Certains d’entre eux ont même franchi le Rubicon: ils ne se contentent pas d’archiver les disquettes, ils écrivent sur le Web, sous le regard attentif des internautes… qui ne se privent pas de leur envoyer leurs appréciations.

Un journal live : « J’avais un a priori négatif au départ, admet Philippe Lejeune, puisque le caractère secret me semblait compromis. Mais, en fait, l’intimité est préservée puisque l’auteur reste anonyme s’il le veut. Il est tout à fait possible, si l’on garde la bonne distance, de tenir un journal de qualité, avec un ton juste, sur Internet. »

Dans les pays anglo-saxons, des milliers d’ego-chroniqueurs sont déjà en ligne. En France, une bonne centaine travaillent ainsi régulièrement à leur autoportrait. Le plus intéressant, de loin, se fait appeler Mongolo. C’est un jeune informaticien lyonnais qui finit ses études en Ecosse. Il écrivait d’abord à un ami. Puis il a eu envie de passer sur le Net où, finalement, il s’est fait plein d’amis. La bonne distance, il l’a trouvée d’emblée et la maintient apparemment sans problème malgré ses correspondants. Suffisamment autiste pour se fermer au bruit de fond et poursuivre imperturbablement son monologue réfléchi.

Suffisamment respectueux de l’autre pour ne pas sombrer dans l’exhibitionnisme. Rien que le titre, anglais, de son site: « Mongolo’Diary (almost) » indique, de part et d’autre, et fermement, la frontière du champ du secret. Mongolo raconte ce qu’il veut de sa vie quotidienne, protège ses proches par des surnoms codés, expose ses projets, sa vision du monde, décortique son fonctionnement…

Pourquoi écrivent-ils, sur papier ou sur écran ? « Pour se connaître », « pour s’analyser », « pour livrer ses pensées », « pour faire de soi un personnage », « pour laisser des traces », « pour fabriquer des mots » …

Bien peu d’entre eux osent parler de littérature. L’élite intellectuelle leur a confisqué le terme: un journal ne serait qu’un roman raté. Pourtant, l’histoire de soi se révèle un genre littéraire bien précis, avec ses banalités, ses répétitions, son rythme, ses bonheurs d’expression. Un jeune apprenti menuisier de 16 ans: «  »Tout semble me quitter même les saisons. » »

Une vieille femme de la campagne, ironique: « Elle a perdu la foi pour grimper sur un balai. » Ou encore ce jeune homme décédé peu après de mucoviscidose: « Dans mes rêves les plus fous, mes parents retrouvent ce journal et décident de le proposer à un éditeur qui le publie. Je deviens alors, comme Anne Frank, un petit génie littéraire mort-né. »

Mongolo qui avait peur de voir disparaître, telles des étoiles filantes, les journaux interrompus, a donc créé un petit Ambérieu sur Toile « L’orphelinat des journaux intimes » recueille les avortons que leur géniteur veut abandonner. Pour laisser des traces, même sur le Web…

 

 

 

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